QUI A MASSACRÉ NOS TROTTOIRS ?
Le grand délire des rues « semi-piétonnes » : des plots tordus, des jardinières moribondes et des piétons priés de se débrouiller !
Il paraît que c'est moderne.
Il paraît que c'est plus joli.
Il paraît que c'est plus convivial.
Il paraît même que c'est fait pour les piétons.
Alors permettez-nous de poser une question toute simple :
Vous êtes sérieux ?
Depuis des années, dans nos villes et nos villages, on assiste à un phénomène pour le moins curieux : on supprime les trottoirs pour mieux protéger les piétons !
Oui, vous avez bien lu.
Le bon vieux trottoir, cet espace pourtant parfaitement identifié où l'on pouvait marcher sans avoir une voiture dans les jambes, devient ringard.
Place à la « zone partagée ».
Un magnifique concept dans lequel tout le monde partage tout.
Les voitures partagent l'espace avec les piétons.
Les vélos partagent l'espace avec les voitures.
Les piétons partagent l'espace avec les camionnettes.
Et finalement, tout le monde partage surtout… le stress.
Le piéton : nouvelle espèce à protéger
Avant, c'était simple.
Une voiture ? Sur la route.
Un piéton ? Sur le trottoir.
Un enfant ? Sur le trottoir.
Une personne âgée ? Sur le trottoir.
Une poussette ? Sur le trottoir.
Aujourd'hui, il faut parfois jouer à « traverse sans te faire renverser ».
Vous sortez de chez vous ?
Attention !
Une voiture peut arriver.
Vous poussez une poussette ?
Bonne chance.
Vous avez 80 ans et marchez difficilement ?
Encore meilleure chance.
Vous êtes en fauteuil roulant ?
Là, on entre carrément dans le parcours du combattant.
Mais rassurez-vous : il y a une jardinière.
Elle est censée protéger les piétons.
Enfin… quand elle n'est pas morte, renversée, déplacée ou transformée en poubelle à ciel ouvert.
La jardinière : symbole ultime de la modernité municipale
Ah, les jardinières !
Que ferait donc une rue « moderne » sans ses magnifiques bacs en béton, en bois ou en métal ?
On en pose ici.
On en pose là.
On en pose encore un peu plus loin.
Avec un peu de chance, on finit même par retrouver le chemin de sa maison.
Et lorsqu'elles sont végétalisées, c'est encore mieux.
Enfin, théoriquement.
Parce qu'entre deux épisodes de sécheresse, les dégradations, le manque d'entretien et les déchets qui s'y accumulent, certaines jardinières ressemblent davantage à des monuments commémoratifs de la plante morte qu'à de véritables espaces verts.
Mais sur le dossier de présentation du projet, cela devait certainement être magnifique.
Et les fameux plots ?
Voilà une autre merveille de l'urbanisme contemporain.
Le plot.
Petit.
Solide.
Immobile.
Du moins jusqu'au jour où une voiture le rencontre.
Après quelques mois, certains prennent des formes artistiques étonnantes.
Un peu penché à gauche.
Un peu tordu à droite.
Certains ont même carrément disparu.
Et là, miracle :
il faut les remplacer.
Avec l'argent public, évidemment.
On installe.
On casse.
On remplace.
On recommence.
Et pendant ce temps, le contribuable regarde passer les factures.
Mais le meilleur reste à venir : la pluie !
Parce qu'une rue, ce n'est pas seulement des voitures et des piétons.
C'est aussi de l'eau.
Et l'eau, elle, se moque complètement des concepts d'urbanisme.
Elle coule.
Elle cherche le point bas.
Et si le point bas se trouve devant votre porte d'entrée…
C'est votre problème.
Il suffit parfois d'une mauvaise pente, d'un seuil mal protégé ou d'un réseau d'évacuation insuffisant pour transformer une rue fraîchement rénovée en véritable rigole.
Pendant que certains admirent la « requalification de l'espace public », le riverain, lui, sort les serpillières.
Une rue magnifique… sur le papier
C'est peut-être là tout le problème.
Sur le papier, tout est formidable.
On parle de :
« mobilité douce »
« apaisement de la circulation »
« reconquête de l'espace public »
« végétalisation »
« convivialité »
Magnifique !
On pourrait presque en faire un poème.
Mais dans la vraie vie ?
Le livreur ne sait plus où s'arrêter.
La voiture monte sur ce qui ressemble vaguement à un trottoir.
Le piéton se retrouve coincé.
La personne âgée cherche un passage.
La poussette contourne un obstacle.
Le plot est tordu.
La jardinière est vide.
Et lorsqu'il pleut, le riverain regarde l'eau arriver devant sa porte.
À quel moment a-t-on décidé que le trottoir était l'ennemi ?
C'est peut-être la question que quelqu'un devrait poser.
Parce qu'il faut tout de même avoir une sacrée imagination pour considérer qu'un espace clairement réservé aux piétons constitue un problème qu'il faut absolument supprimer.
Le trottoir avait pourtant un avantage extraordinaire :
on savait à quoi il servait.
Il servait à marcher.
Quelle idée rétrograde !
Aujourd'hui, il faut apparemment inventer des concepts beaucoup plus complexes.
Une rue où personne ne sait vraiment où il doit être, mais où tout le monde est censé faire attention à tout le monde.
C'est formidable.
Jusqu'au jour où quelqu'un ne fait pas attention.
Et si on demandait leur avis à ceux qui habitent là ?
Voilà une idée révolutionnaire.
Avant de refaire une rue, pourquoi ne pas demander aux habitants ?
Pas uniquement aux techniciens.
Pas uniquement aux bureaux d'études.
Pas uniquement aux personnes qui présentent le projet.
Aux gens qui vivent là.
À celui qui sort chaque matin avec sa poussette.
À celle qui rentre avec ses courses.
Au commerçant qui reçoit ses livraisons.
À la personne âgée qui marche difficilement.
Au riverain dont le garage donne directement sur la rue.
À celui qui a déjà vu l'eau rentrer chez lui.
Eux connaissent la rue.
Parce qu'ils la vivent.
Une ville n'est pas une brochure publicitaire
Il faudrait peut-être rappeler une chose fondamentale à ceux qui dessinent nos rues depuis leurs bureaux :
une ville n'est pas une maquette.
Une rue n'est pas faite pour être jolie uniquement le jour de son inauguration.
Elle doit fonctionner 365 jours par an.
Quand il pleut.
Quand il neige.
Quand une voiture doit livrer.
Quand une personne est en fauteuil.
Quand une maman pousse une poussette.
Quand une personne âgée traverse.
Quand les poubelles sont sorties.
Quand les feuilles tombent.
Quand les jardinières ont besoin d'être entretenues.
Et même lorsque quelqu'un fait ce que font encore beaucoup de Français :
marcher.
Alors, qui a eu cette idée folle ?
Peut-être qu'il n'y a pas un seul responsable.
Peut-être est-ce simplement une succession de modes, de normes, de projets et de décisions prises avec les meilleures intentions du monde.
Mais une bonne intention ne garantit jamais un bon résultat.
Et lorsqu'un aménagement met les piétons en difficulté, provoque des problèmes d'écoulement des eaux, multiplie les obstacles et nécessite régulièrement des réparations…
il serait peut-être temps d'avoir le courage de dire : ça ne fonctionne pas.
Pas de chercher un responsable à tout prix.
Pas de refaire une inauguration.
Pas de rajouter trois plots et deux jardinières.
Mais de regarder la réalité en face.
Et si, tout simplement, on remettait du bon sens dans nos rues ?
Des trottoirs réellement praticables.
Des passages clairement identifiés.
Des équipements robustes.
Des évacuations d'eau efficaces.
De vraies plantations entretenues.
Une circulation apaisée, oui.
Une place pour les piétons, évidemment.
Mais surtout :
une rue compréhensible, accessible et sûre.
Parce qu'à force de vouloir réinventer la roue, nous avons peut-être réussi quelque chose d'assez extraordinaire :
transformer le trottoir, qui était destiné à protéger le piéton, en une invention dont on ne veut plus.
Et pendant que les experts parlent de « partage de l'espace », le citoyen, lui, aimerait simplement pouvoir rentrer chez lui sans se faire renverser et sans éponger son salon après chaque gros orage.
Finalement, la question n'est peut-être plus :
« Comment moderniser nos rues ? »
Mais beaucoup plus simplement :
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